Connaître l'histoire

On entend souvent dire que l'histoire n'est pas la matière privilégiée dans l'enseignement dispensé aux élèves. Il est vrai qu'à la faveur des réformes que chaque ministre ne peut s'empêcher d'imaginer (pour laisser à la postérité un texte portant son nom  ?), les programmes ont été à de multiples reprises modifiés, favorisant tantôt certains aspects de notre histoire, tantôt en laissant d'autres de côté.

Bien qu'ayant suivi un cursus littéraire, je me souviens que certains "événements"ne m'ont jamais été enseignés. Le "politiquement correct" existait déjà à cette époque, même si le terme n'avait pas encore été inventé.

J'ai eu l'occasion de me confronter aux conséquences de cet enseignement lorsque j'ai été amenée à aborder des questions historiques devant des étudiants. Lors de ma première intervention, ce qui m'a frappée, c'est bien sûr leurs immenses lacunes, mais c'est surtout de constater que pour eux l'histoire ne fait pas sens : ce sont des faits qui appartiennent au passé, parfois très lointain, alors pourquoi s'encombrer l'esprit avec ces questions anciennes, ces "trucs de vieux" ?

Ces étudiants ne sont pas moins ouverts d'esprit que nous ne l'étions à leur âge, je dirais même qu'ils sont plus (peut-être pas mieux) informés, qu'ils ont plus d'ouverture sur le monde, du fait de la masse d'informations dont ils disposent. Mais qu'en font-ils ? Que peuvent-ils en faire, compte tenu de toutes ces théories du complot et autres "fake news" dont on les gave, de leur jeune âge, de leur inexpérience et surtout de l'absence de point de comparaison ?

Il est vrai que les jeunes gens auxquels je m'adressais avais suivi des filières scientifiques ou techniques, et là, moins encore qu'ailleurs, l'Education Nationale n'a pas estimé utile de leur transmettre les clés, c'est-à-dire les moyens de réfléchir, de comprendre ce qui constitue notre société humaine. J'ai même entendu dire que c'était "bon pour les littéraires" ! Comme si l'histoire était de la littérature, du roman !

Mais c'est de la vraie vie qu'il s'agit, pas la nôtre, bien sûr, mais celle des générations qui nous ont précédés, constituées de "vrais gens", ni meilleurs ni pires que nous, avec des comportements, des réflexions, des préoccupations probablement assez proches des nôtres sur le plan humain.Il est certain que l'évolution des techniques et des connaissances scientifiques a impacté nos modes de vie. Il est évident qu'à l'époque de Napoléon on ne se préoccupait pas du prix de l'essence ni du nouveau modèle de smartphone ! Cependant les gens mangeaient, buvaient, cherchaient le bien-être comme nous ; comme nous ils aimaient, détestaient, s'admiraient, se jalousaient.

L'histoire est faite de cela, de comportements humains ( au sens de comportements de l'être humain, le terme "humain" n'ayant ici aucune connotation morale) qui peuvent avoir des conséquences bienfaisantes ou désastreuses.

On assiste à l'heure actuelle, dans notre vaste monde surmédiatisé, à une foule d'événements qui feront l'histoire de demain, dont nous faisons donc partie également. Pourtant, ces événements sont pour nous bien réels, même si géographiquement ils sont éloignés.

On encourage les jeunes gens à s'intéresser à leurs "homologues" au bout de la terre, ce qui est une bonne chose, mais pourquoi n'avoir pas le même intérêt pour ceux du passé ?

Pour en revenir à mes étudiants, chaque fois que je leur "raconte" l'histoire, la plupart d'entre eux a le réflexe de comparer avec le présent, tout étonnés de découvrir des points communs entre des situations ayant entre elles des dizaines, voire des centaines d'années. En témoignent leurs remarques après la lecture d'extraits du "Journal d'Anne Franck": "elle ne parle pas de politique, mais de ses états d'âme d'adolescente !". Bien sûr l'effroyable arrière-plan historique ne doit pas être occulté, mais cette lecture a provoqué chez les jeunes lecteurs une identification avec cette jeune fille appartenant désormais à l'histoire et ils se sont étonnés de la "modernité" de ses interrogations, alors qu'il ne s'agit pas d'être "moderne", mais de l'intemporalité de la nature humine.

Sans remonter aussi loin dans le temps et dans le drame, les événements de Mai 68 (dont ils ne savent pas très bien en quoi ils ont consisté ni quelles en ont été les conséquences), les intéressent dès lors qu'ils comprennent que ces vieilles personnes (pardon "Dany") qu'ils voient à la télévision ou sur les réseaux sociaux, étaient en 1968 des jeunes gens comme eux, contestant la société, les vieux, le système.

Et quelle n'est pas leur surprisse lorsqu'ils apprennent que l'idée d'un référendum pour pacifier et réconcilier la population avec ses dirigeants ne date pas de ces derniers mois, mais de 1969, des réformes profondes s'avérant nécessaires poour restructurer une société dont on craignait qu'elle ne se disloquât.

Je pourrais multiplier les exemples de faits historiques qui parlent au présent, car ils parlent en réalité des Hommes.

C'est cette mise en perspective qu'on devrait enseigner, bien plus qu'empiler des dates, des conflits qu'il faut retenir par coeur et qui ne présentent aucun intérêt pour des jeunes personnes.

C'est l'histoire des gens qui les touche. S'il est une chose dont je pense qu'elle change peu, c'est la nature humaine. Car il est là l'intérêt de connaître l'histoire.

Comme dit le vieil adage : " connaître le passé pour comprendre le présent".

 

Brit DEHENCE